Burn-out : devenir berger, la vraie solution ?

Temps de lecture – 10 min

Jeudi 14 décembre 2017. La Défense, Région Parisienne. 22h13.

Pascal peaufine son tableau Excel « Bilan financier annuel 2017 ». Ses 43 tableaux croisés dynamiques semblent fonctionner au poil, les diagrammes chatoyants qu’il a prévu pour ravir son auditoire lui paraissent dans le ton. Il ne lui reste plus qu’à finaliser cette formule matricielle qui lui permettra d’obtenir la croissance du cash flow actualisé de l’entreprise sur les 10 prochaines années. Après, il pourra enfin prendre son RER pour retourner auprès de sa belle qui lui fera réchauffer au Micro-ondes son assiette de purée et ses deux saucisses « reflets de France ». Quand soudain…Success !Un profond sentiment de cornichon rance envahit le cerveau de Pascal. Quand il était petit, il rêvait d’être astronaute. Maintenant Directeur du Contrôle de Gestion, il s’apercevait que son rêve d’enfant avait une chose en commun avec sa situation actuelle : on ne vous entend pas plus crier dans l’Espace que dans l’Open Space à 22h passée un jeudi soir. Dans le couloir du 12ème étage, la lumière à détecteur de mouvements cliqueta faiblement. Sans doute une mouche imposante, il n’était finalement pas si seul. Mais la déprime le guettait. L’idée de refaire cette formule matricielle à 145 caractères lui collait un bourdon ferme et définitif. C’en était trop pour lui. Il appela Pauline, sa compagne.

« Pauline, prépare tes affaires. On s’arrache, j’en ai ras les couettes de cette vie de feuille morte. On se casse dans la Drôme, trouver une ferme. Je serai berger, toi tu t’occuperas du potager. Les enfants apprendront la langue d’oc et observeront les bousiers. Purée, on va être bien. »

Que le cadre qui n’a jamais évoqué dans sa vie – même une seule fois – l’idée de se barrer élever des chèvres et des moutons au fin fond de la pampa jette la première pierre à Pascal. Cette vieille rengaine a tellement de charme : air pur, beauté des sommets, reconnexion aux saisons, contact avec l’animal dans toute sa rusticité. On en rêve la nuit. Mais le métier de berger est-il si idyllique, si enviable ? Il me fallait vérifier tout cela sur le terrain.

Vendredi 7 juillet 2017. La Roche sur le Buis, Drôme Provençale. 4h05 du matin.

Merlin – le Border Collie qui a eu son diplôme de chien de berger dans une pochette surprise – ouvre un œil. Il étire ses pattes latéralement puis devant lui selon la « crafted morning yoga practice » qu’on recommande dans les métropoles surmenées. Aujourd’hui, c’est la transhumance jusqu’à l’estive à 1400m, autrement dit son jour de gloire annuel : on attend beaucoup de lui pour mener les 200 brebis jusqu’au sommet afin qu’elles y passent les 4 mois qui nous séparent de l’automne et du retour du froid. Là-haut, elles auront de quoi manger, de quoi boire. Il est très excité.

4h10. J’ouvre un œil également, je descends en chancelant l’escalier de la ferme jusqu’à la cuisine. Le sourire de Marc assis à la table du petit déjeuner m’apprend que ma tête évoque un accident nucléaire irréversible. Marc est l’éleveur des brebis. Ma volonté de parisienne de participer coûte que coûte à toutes les activités de la ferme le fait un peu marrer.

Maglite en main, nous sortons dans la nuit pour aller rassembler le troupeau. En chemin, nous retrouvons Christian et Roger, deux autres bergers qui nous aideront à discipliner tout ce beau monde. Alors que le jour se lève, je vois se dessiner dans le ciel les montagnes en contre jour de la Drôme Provençale. L’absence de paroles de mes accompagnateurs m’évoque le silence qui précède la méditation matinale dans les Ashrams indiens. Le troupeau avance dans le matin, le tintement des cloches des brebis me fait l’effet d’une musique spirituelle dans un temple bouddhiste. Avec mon bâton, je m’attends donc à une sorte de marche méditative de 7h.

« NON MERLIN NON. FAIS LE TOUR. F-A-I-S L-E T-O-U-R. »

Le hurlement de Christian met fin à mon pèlerinage. Merlin est parti comme un fou furieux en aboyant au milieu du troupeau, semant la panique parmi les bêtes qui se sont mises à courir à droite et à gauche.

« Merlin du calme. Merlin au pied. Au pied Merlin. AU PIED MERLIN. Il est pas possible ce chien. Regarde moi ce guignol, il comprend rien à ce qu’on lui demande.  »

Merlin revient vers nous, l’air enjoué, la langue pendante. Ravi de la crèche.

« C’est pas bien Merlin ! »

Merlin s’en fout.

 

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Merlin et ses innombrables puces

Cet épisode a réveillé Christian.

« Moi, quand je suis arrivé comme berger il y a quelques années, j’avais pas de chien. Je débarquais de la région parisienne où j’avais quitté mon boulot de cadre dans les assurances. J’en pouvais plus de la ville, je cherchais vraiment la sortie de secours. J’ai proposé d’aller garder des troupeaux en estive. Les éleveurs les regroupent pour les faire monter tous ensemble quand il commence à faire trop chaud en bas. Des bergers, il y en a de moins en moins, alors j’ai vite trouvé. On m’a confié 700 brebis.

« A l’époque je savais pas trop distinguer la tête et le cul sur l’animal, un vrai parisien quoi. »

On m’a quand-même fait confiance. J’ai emprunté deux chiens et je me suis perché là-haut, dans ma cabane de berger. Pendant 4 mois, je suis resté tout seul avec les bêtes, à devoir les surveiller, les soigner, les parquer. »

Je projette immédiatement mes angoisses de bivouac. Ca doit être dur d’être tout seul là haut si longtemps, non ?

« Dur ? Mais c’était bien mon objectif, d’être tout seul, peinard ! Je cherchais une paix totale et absolue. Le problème c’est qu’en réalité, tu n’es jamais tranquille ! Jamais ! C’est le défilé des casse-pieds. Tiens, une fois j’avais passé la journée assez loin de ma cabane pour emmener les brebis dans un autre parc. Je reviens le soir, plutôt claqué, et là qu’est-ce que je vois au milieu de l’immensité de la montagne, collée à ma cabane de berger : une tente Quechua. Je m’approche de la tente et là j’entends une nana au téléphone:

« Tu devineras jamais où je suis ! »

Un peu mon neveu qu’on risquait pas de deviner où elle était. Faut être quand-même complètement con pour partir à l’aventure en montagne et trouver le moyen d’aller se coller littéralement à la seule présence humaine des environs. Je lui ai fait remballer sa tente dare-dare, je l’ai virée.

Une autre fois, pareil, je reviens vers ma cabane le soir et là je trouve : une merde. Une merde d’humain ! Non mais je t’assure, les mecs sont au milieu de nulle part, des champs à perte de vue, des roches, des buissons. Et ils viennent chier derrière ta cabane ! C’est pas une blague hein, ils ont rien trouvé d’autre les types ! Et la fois aussi où j’ai vu débarqué un cow-boy en quad. »

Un cow-boy en quad ?

« Mais oui, tu sais, le mec avait des santiags, un chapeau de cow-boy, un gilet en cuir et il baladait deux pépettes. Il se ramène vers moi alors que je faisais ma sieste, descend de son machin et vient me parler pendant que les deux gonzesses ricanaient bêtement derrière. Pareil, mini shorts en jean, chapeau du Far West. Collector. « On fait la tournée des bergers » qu’il me dit, « on parcourt toute la montagne pour vous rencontrer ».

« Le mec avait l’air super fier de son idée. Slalomer dans la montagne sur un quad qui pue l’essence et qui fait un boucan d’enfer pour aller tchatcher avec des bergers introvertis qui se nourrissent de la contemplation de paysages sublimes et des bruits de la nature. La vraie idée pourrie. »

« Quand tu deviens berger, tu te dis « enfin la tranquillité, le silence » et là tu te retrouves avec une grappe d’authentiques abrutis collée aux basques. La montagne est blindée de Monde en fait, alors non, malheureusement, non seulement tu ne souffres pas de la solitude, mais t’aurais bien envie d’engager des videurs. »

« Mais le pire, c’est les cars de Chinois. Ils débarquent au milieu d’un paysage sublime de champs de lavande, ils font descendre tout ce beau monde et là, ça crépite de tous les côtés, tu te retrouves sur la pellicule de 150 asiatiques dont tu parles même pas la langue. Et hop, 3 minutes et ils repartent ! Tu sais, ils font le tour de la France en 6 jours, ultra condensé façon soupe déshydratée mais sans eau. Les mecs sont à Disney Land. »

Au moment où il m’explique ça, j’avais justement sorti mon iPhone pour prendre en photo le champ de lavande. Je remballe. La troupe s’apprête à passer un petit pont de pierre au-dessus d’une rivière. Il s’agit de contenir Merlin pour éviter que les brebis paniquées ne se jettent à l’eau.

« Ca arrive ça. Les brebis, c’est pas très malin et puis ça balise facilement. Merlin, au pied ! Assis, Merlin. »

Le troupeau s’engage sur le pont, c’est la bousculade pour rentrer dans le goulot mais aucune ne se dirige vers la rive. Sauvé. L’ascension commence véritablement quelques centaines de mètre plus loin, la pente se fait plus abrupte tandis que le soleil monte dans le ciel.

« Tiens surveille la n°99, elle est en train de baisser la tête, c’est mauvais ça. Elles vont se mettre à chaumer. »

Les brebis chaument quand la chaleur se fait trop écrasante et qu’elles décident que ça commence à bien faire : elles placent alors leur tête entre les pattes de derrière de la brebis de devant. Une sorte de gigantesque mêlée de rugby laineuse, la méthode de la tortue telle que pratiquée par les romains. Ainsi entrecroisées, elles sont impossibles à bouger et elles resteront fermement en position, immobiles, jusqu’à ce que la température baisse. L’enjeu est donc de les surveiller, d’identifier celles qui commencent à baisser la tête pour les pousser au train. Mon rôle à partir de maintenant sera donc de coacher la n°99.

Qu’est-ce que c’est, ton pire souvenir de transhumance ?

« Une année, je suis parti avec le troupeau. La montée s’était très bien passée, on avait bien géré le timing, partis tôt pour qu’elles ne soient pas assommées par le soleil. Arrivé en haut, j’étais bien content, bien soulagé. Et là je reçois un coup de fil : on avait retrouvé une de mes brebis sur le bas côté de la route. Impossible je me dis, ça doit pas être à moi, il y avait des bergers devant, derrière, on avait bien encadré. Comme on est pas non plus cent milles à passer sur ces chemins, je descends quand-même pour voir. C’était bien une des miennes, avec la marque noire dans le dos que je leur peins pour les distinguer. Elle était inanimée dans le ravin. Je descends prudemment, j’essaie de la saisir pour la hisser hors du fossé. Ca pèse son poids, je rassemble mes forces et là… sa peau me reste entre les mains. Bouffée par des larves de mouches, tout son corps était infesté. Paniqué, je décide de retourner là-haut voir mon troupeau, à la recherche de bêtes chancelantes ou à l’écart qui pourraient présenter les symptômes d’un mal quelconque. Sur le chemin, à droite à gauche, je retrouve mes brebis mortes, parasitées. Des dizaines de brebis. J’arrive enfin au sommet, j’essaie d’isoler celles qui me paraissent faibles pour tenter un sauvetage. C’est trop tard. En deux jours, je perds la moitié de mon troupeau. 50 bêtes. Une mouche venue d’Afrique qui pique les moutons entre les deux pattes de devant : les animaux meurent emplis de myiases dont je serai bien incapable de te répéter les noms latins. On devait les brûler pour éviter l’éclosion des larves. C’était horrible. Ca m’a dégoûté. »

Je m’absorbe dans l’observation de la brebis 99, pour combler le silence qui suit cette histoire.

« C’est des parasites qui sont emmenés par bateaux, par avions. Par la mondialisation quoi. C’est comme pour les arbres fruitiers. Tous les ans on a une nouvelle maladie qui se développe, qui nous vient du Japon, du Maghreb, de Papouasie. La nature chez nous n’est pas prête à faire face, qu’est-ce que tu veux. C’est décourageant. »

Christian a aussi des abricotiers et des oliviers. Alors je sens que ces histoires de parasites, précisément, ça le parasite pas mal.

Et la laine ?

« La laine ils nous l’achètent 30 centimes le Kg. Oui, oui, 30 centimes, sous prétexte qu’elle est pourrie. Après, ils la compactent comme des gnocchis et ils l’envoient en Chine. Et en Chine, on tricote des pulls avec, qu’on nous renvoie en France. Comme quoi finalement, elle était pas si pourrie, notre laine. »

Et des filatures en France ?

« Y en a plus, ou presque plus. Ca se relance un peu mais c’est tellement difficile. »

En quelques minutes, mon esprit d’entrepreneur imagine une sorte d’intégration horizontalo-verticale, un conglomérat qui ressemblerait filature à l’ancienne, éleveurs de moutons à viande et producteurs de fromages, un système avec un minimum d’intermédiaires, un maximum de mise en commun des moyens de production. Une solution qui sortirait tout ce beau monde de la panade. Je crois que je viens d’inventer ma version du communisme. Peut-être vaut-il mieux que je me concentre à nouveau sur la brebis 99.

Elle a la langue de plus en plus pendante, la tête de plus en plus basculée en avant. Je muscle mon discours :

« T’es la meilleure ma poule, la vérité j’ai rarement vu une brebis aussi courageuse, tiens bon on y est presque ! Et après tu seras tranquille jusqu’à octobre. Allez, une patte devant l’autre, on lâche rien, on y croit. »

La dernière pente arrive. Le soleil est haut désormais. Même moi, je commence à avoir envie de chaumer. Mes pieds glissent dans les éboulis, les brebis se débrouillent finalement bien mieux que moi pour grimper. Derniers mètres, on ouvre la barrière du parc pour permettre l’entrée du troupeau. On y est, enfin. Après 7h de marche, le sommet. Le paysage s’ouvre, merveilleux. En haut, trois autres bergers nous attendent, dont César qui est en charge de la surveillance pour les prochains mois. Il me sert la main et me broie l’intégralité des os. C’est un espagnol très sympathique, de toute évidence il adore son travail.

« On passera te voir régulièrement. »

« Non mais ça va, ne vous embêtez pas hein ».

Maintenant que je sais un peu parler le berger, je comprends qu’il essaie plutôt de dire « Foutez moi la paix, j’ai de la montagne à contempler. »

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Cabane du berger – Admirez le panneau solaire

Chacun déballe ses fromages. Les discussions vont bon train sur le bio, j’en profite pour les brancher sur L214. Instructif, j’aurai l’occasion d’en reparler. Ils m’expliquent le principe de la cachaille : un tas de croutes de fromages qu’on laisse macérer avec de la gnole dans une jarre en terre cuite.

« C’est sûr que si t’aimes ça, tu travailles pas derrière le guichet de la banque. »

Avant de partir, j’admire encore une fois le paysage somptueux que César va avoir sous les yeux pendant les 4 prochains mois. Je crois bien que je l’envie. Au loin, on voit le sommet du mont Ventoux, chauve à cause du vent qui y souffle constamment: il est tellement fort là-haut qu’on ne peut ouvrir la portière de sa voiture sans risquer de se la faire arracher. Une façon de dire « Tire toi avec ton 4X4 ». La nature, parfois, arrive à se faire respecter…

Pour lire la suite sur mes rencontres avec des éleveurs de moutons, c’est ici.

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